Ce que le monde a d’effrayant comme ils quittent la scène, c’est de savoir le spectacle terminé. A pas lourds ils s’éloignent en même temps qu’à regret les peurs remontent. Que faire maintenant, où aller après ? Frénétiquement la salle se relève de sa torpeur. Pour ce soir, la nuit est tombée et les projecteurs ne se rallumeront plus. On a ôté les masques, fatigué de jouer ; c’est terminé. Et c’est comme un vertige. Il n’y a pas de fête sans danger. Attends-t-on la fin de la pièce pour mourir ? Personne n’en sort indemne, le cœur bat trop vite et les amants sont morts. Criminels ou héros, le voile retombe et quels destins pour nos vies sans passions ! Toutes fautes expiées, tous sentiments purgés, voilà l’homme livré à son démon. L’ennuie guette mais puisqu’il faut bien continuer…

Il n’y a plus rien à attendre maintenant et c’en est désespérant. On ne peut sortir tout de suite et les portes sont encore fermées. Il en est des départs comme de l’agonie des mauvais acteurs : ils s’étirent en longueur. Il y a bien longtemps qu’on a tiré les trois coups et on attend toujours le salut. La pièce est dite, le dénouement se joue encore. Reviendront-ils d’entre les morts ces maudits plaisants ? Bientôt minuit, on ne regarde plus à l’heure. Mais les spectres chassés du spectacle reviennent. Le quotidien déjà est à la porte. De nouveau, les aiguilles transpercent le cadran et les montres bourdonnent. On ne peut décidemment pas s’oublier un instant. Dans un frisson, la conscience du temps est revenue. Dans l’assourdissement des secondes, il n’y a même plus de place pour respirer.

Il n’y a pas un instant avant que la critique ne parle. Déjà il faudrait avoir un avis, plus seulement en spectateur mais en homme du monde. On se sent vidé, épuisé, mais il faudrait encore parler après la représentation. Pour tenir son rang d’homme, entre gens civilisés. On aimerait faire savoir son désarroi, n’être pas le seul à ne rien comprendre. Mais pas un cri,  cela ne se fait pas. Cela ne se peut pas, dans des chuchotements assassins on affiche son doute. Quand l’on se demande si je suis le seul à n’avoir ni ri ni pleuré, le seul à n’avoir pu réprimer un bâillement…

Plus par pitié de surprise, on n’est jamais à l’abri d’un désastre. On n’est pas tout à fait sûr d’avoir bien compris. A voir par le petit bout de la lunette, la vue se trouble. Cela n’a aucun sens. Si au moins, il y avait des larmes, du sang et de la sueur. De l’engagement, du sentiment. Mais pas trop d’émotions, s’il vous plait : épargnez le cœur de l’homme de bien.  Pas trop non plus de politique, il faut éviter le scandale. Des hommes biens mis qui aboient comme des chiens : c’est ridicule. Donnez-nous ce soir du spectacle, même pas de pain, juste un os à ronger.

La salle bruisse de toutes parts et ils ont quittés la scène. Le public resté docile dans la salle, retrouve sa panique. Originale, originelle. Ainsi tout a commencé par un regard. Des yeux pour croiser les leurs, un éclat à leur faire oublier leurs vies, un éclat qui leur a rappelé qu’ils existaient. Un regard extérieur. Ils se sont maintenant perdus de vues. Revenus à eux-mêmes, hébétés les spectateurs cherchent encore leur yeux. Comment y croire encore ?

Existe-t-il seulement hors de la pièce ce monde qui remplit nos théâtres ? On ne saurait dire la passion nous aveugle. La passion du spectacle.

Alors que dans le dernier acte, tous encore retenaient leur souffle pour le massacre annoncé, les voilà maintenant respirant et riant d’avoir vu un tel carnage. Ceux qui craignaient l’expression furieuse de la meurtrière, ils courent à présent après les beaux yeux de l’actrice apeurée. Restez là, vous brillez. L’auditoire a la vue basse et la mémoire courte. Il aimerait sortir à son bras, toute cette clique d’artiste et promener, comme en laisse Electre, Médée ou Bérénice. Insatiables, ils voudraient sortir du théâtre cette vie même qu’ils ne parviennent pas à avoir. Tout sur scène parait plus intense. Eux même dans leurs costumes de théâtre, sortis pour l’occasion du grand soir, se sentent gris. Ne pourrait-il pas y avoir dans leur intérieur un bout du tapis rouge ? Du lustre, que diable, des ors aux dessus de leurs têtes : est-ce trop demander ?

Après le final, les larmes au bord des yeux, ils ont applaudis à tout rompre. D’abord un plus peureux que les autres, sans nom ni visage a poussé le courage à battre des mains. Il en avait assez, trop vu. La foule aux cents têtes a aussitôt repris en hurlant. La claque. Ils ont applaudis trop vite, trop tôt pour savoir à quoi ils avaient applaudis.  Sans plus pouvoir attendre. C’est ce qu’on appelle un succès. Le public tremblait dans ses loges, jusqu’au salut. Le rideau n’a même pas eu le temps de tomber que les morts se sont relevés. Ils ont fait bonne figures les comédiens sous leur maquillage et dans leur sang. Ils se sont redressés du mieux qu’ils ont pu pour avoir l’air présentable. Et dans leur précipitation, le théâtre s’est écroulé. Reste-t-il seulement quelqu’un dans l’assistance ? Quelqu’un pour suivre la vie, pour survivre à la pièce et vivre encore dehors, hors de la comédie.

Assez d’histoires, toujours la même : voilà comme on se quitte sans s’en sortir. A y croire encore, personne ne se pose plus de question. Chacun s’attache à ses classiques, à peine étonné de voir Néron et César sortir du placard. Au théâtre ce soir, une vieille habitude : et on fait le plein tous les soirs. Chacun pour soi, et ceux qui s’aiment se suivent. Génération après générations, acteurs et publics tout confondu : ils ne se ressemblent pas. Entre la salle et la scène  un gouffre, béant et sans orchestre, la fosse. Une ligne, un rideau de velours noir. On les enterrera tous dans ce théâtre. Le temps au-dessus se joue d’eux, sans fausse note. Pris à part, applaudis ou hué ils sont partis briller ailleurs. Là où il y a moins de poudres.

Demain un autre théâtre, mais bientôt une nouvelle scène puisqu’on s’évertue à vivre hors de la salle quand la suite est connu d’avance. Il faut encore se débattre un peu, puisque l’on est là. Il n’y a qu’à espérer plus de drame pour vivre pleinement et remercier les dieux de passer au travers. Plus vite, plus fort, à en oublier d’exister. On ne peut pas fuir dans les théâtres, on se retrouve toujours. On a beau ne pas savoir où se mettre, on ne peut en manquer un instant. Voyeurs jusqu’à plus soif, voilà ce que nous sommes. Il ne suffit pas de refuser la fin du spectacle, il faut encore garder les yeux ouverts. Si la pièce n’a rien à dire autant abandonner.  Il n’est pas plus facile de regarder les autres que de se regarder soi-même quand ils sont si monstrueux. Tellement vivants. Tellement plus grands quand le rideau tombe, tellement plus beaux sous les projecteurs. Nous ne sommes rien à côté, poussière d’étoiles, rien que des spectateurs.

Quand les acteurs ont tirés leur révérence, quand c’est fini pour ce soir, il ne reste alors qu’à rentrer. Rentrer dans nos nuits trop grandes pour retrouver les monstres sacrés. Ces créatures aux noms brillants, ces monstres du désir qu’on ne peut s’empêcher d’appeler dans le lit pour un peu de lumière

Les lumières s’éteignent, mais pas encore, pas déjà. Personne ne veut regagner la nuit. Ils ont peur du noir. Ce vide dans lequel ils s’engouffrent une fois leur journée terminé, alors qu’ils rentrent chez eux épuisés. Cet ennui qui leur colle à la peau, jusque dans leur caresses.Une soirée au théâtre c’est autant de temps de gagné. Mais battez des bras, remuez des mains : faites quelque choses. Ne les laisser pas partir. Saluez à la fin. Jouez, sinon nous sommes perdus. Ils ont peur du noir et de penser. Ils préfèrent s’abîmer devant le rideau et glisser encore un peu de leur fauteuil. Ils n’aiment pas penser : que tout cela reste du divertissement et qu’ils puissent rester dans la lumière. A genoux, ils n’ont rien d’autres avec leurs pieds et leurs mains pour applaudir.

Mais saluez à la fin. Revenez à vous, comédiens, vous n’êtes plus rien. Vous avez laissé, dans un regard, tomber le masque, on ne vous regarde déjà plus, vous n’y êtes pas. Le personnage est parti et sur la scène le malaise de ceux qui ne savent plus quoi faire là. Fini le quiproquo, on ne rêve pas de serrer la main d’un acteur mais de se faire embrasser par un mythe, poignarder par une légende. La rumeur gronde et se fait l’écho de leurs voix. Ils ont étouffé le silence de leur main. Ils l’ont battu et les lazzis l’ont tué. Hué, sifflé, crié le silence devait disparaitre. Trop intime, trop gênant : le silence est toujours de trop. Et les assassins se font graves, des mines d’enterrements et le smoking de circonstance. Autant de corbeaux qui reviendront…

Et pour l’heure ils se font face, ils s’envoient des fleurs. Mais qu’ils s’enterrent et y meurent dans leurs tombeaux classiques. La scène a tremblé, le théâtre est mort, vive le théâtre. Et tout le soir, sinistre incendie, tout ce monde revient brûler sur les planches. Pour jouer, ceux qui agonisent indéfiniment. Pour ne rien taire, pour dire jusqu’à leur dernier souffle qu’ils étaient vivant et y croyaient. Le roi est mort, vive son bouffon. Les spectateurs vont et viennent d’un bout à l’autre du monde. Rira bien qui pleurera le dernier. Les acteurs ne peuvent se résoudre aux adieux.

Et quand tout le monde est sorti, que le rideau est tiré et que la nuit est là : il fait ici noir. Noir comme dans un four.

Juin 2013

Noir, les tunnels souterrains que l’on traverse sans y prendre garde. Dans la rame allumée, en face la vitre –moi- reflet. Je me vois pour ne pas regarder les autres. Serrés les uns aux autres, on ne sait rien de la foule on cherche à identifier le moins de ces visages possibles, qui rappellent, à nous les anonymes, que nous sommes si nombreux. La main sur la poignée, je frôle une manche trempée, nos doigts se croisent, craintifs ; on ne se connaît pas. Sans aller plus loin les portes s’ouvrent, je vois à peine la silhouette me tourner le dos,  une ombre emprunte l’escalier. La rame redémarre, les portes ses referment sur moi, je retrouve mon reflet. Pas davantage réveillé, les yeux hallucinés dans l’éclairage livide. Sans pouvoir tourner la tête, sans vouloir regarder ailleurs environné de faces hostiles, j’entends des éclats de rires comme si je connaissais la blague : peut-être nous sommes-nous déjà vu. De profil son manteau et ses cheveux, rien de plus trompeur. On a beau savoir trouver l’épaule d’un ami, on ne saurait reconnaître son dos. Peut-être nous retrouverons-nous sur la même voie. Elle continue sa discussion, je ne retrouve plus sa voix, des propos qui me sont étrangers. Mais je n’arrive pas à me détacher de leur écho. En même temps que je m’empêche de les regarder je saisis des bribes : il y a encore une façon familière dans sa respiration et ses ponctuations enthousiastes. Je n’ose pas m’avancer, de loin je me tromperais. Il reste un arrêt, je prends la place d’à côté, toujours la tête ailleurs, le regard en face où il ne gêne pas. Moi- un éclair et je me perds, c’est dans l’autre sens le métro que l’on retrouve. Un jeune homme dans la même posture que la mienne, de dos. Je ne retrouve pas tout de suite mon visage : persistance rétinienne je vois encore sa silhouette. Les portes s’ouvrent, je les frôle devant moi celles que j’ai reconnu à tord. Je ne me retourne pas, je ne me souviendrais pas. Pourtant un parfum sucré, une impression de vanille et de fleurs coupées. Comme une respiration que l’on reprend étonnamment sous la terre : j’ai retrouvé quelque chose. A quai je vacille, la terre ferme à nouveau je ne sais depuis combien de temps dure ce voyage quotidien.

Octobre 2013

I

Il n’est plus l’heure de se retourner, la porte claquée sur les talons. On emprunte maintenant la route noire, la teinte de l’asphalte sans espoir, à peine guidé par la lumière des phares. Derrière soi, on laisse peut-être des souvenirs, mais il ne faut plus regarder ; les lumières de la ville s’éteignent dans l’ombre du beffroi et de ses aiguilles, dans la nuit des temps. De la buée sur la vitre et à peine un soupir dans le rétroviseur : pour aller où ? Puisqu’il le faut, on évitera la question. Simplement partir, plus loin, là-bas, pour voir, au moins, comment c’est de l’autre côté. Le départ, sans bruit ni fureur, simplement le bourdonnement de la route, une légère inquiétude. Presque sans s’en apercevoir, si ce n’est le poids des valises, on arrive à la gare. Tous les trains se ressemblent et les heures passent sur le quai, seuls les destinations changent. Quand on se lève enfin, on s’accroche aux promesses d’un nom; où va ce train ? Il ne s’agirait pas de manquer le train en partance pour…

 

            D’où venez-vous ? J’ai suivi la ligne et de fils électriques en arrêt, je suis là. Prêt à embarquer. Le train reprend sa course dans quelques minutes. L’heure des au revoir, trop hésitants pour être des adieux. Rien ne saurait être définitif au bout du monde, pas plus qu’ici. Les portes bientôt se referment sur les mouchoirs, ou un rêve, dans un léger froissement de tôle. Rien qu’un au revoir, sans effusion ni pleurs. Le beau voyage à raconter au retour.

 

            Avec la vitesse, tout devint flou, il n’y avait plus le temps d’attendre. Pas davantage de place assise, il n’y avait qu’à rester là, debout, droit et sans tomber. L’œil au loin sur l’horizon vague et la seule perspective d’une longue suite de voitures ne laissait aucune ligne de fuite. La locomotive avale les mètres, sans détour, les kilomètres sans retour. D’un point A à B, une ligne et par la fenêtre semble-t-il toujours les même paysage. On ne voit ni le chemin parcouru, ni le reste à parcourir, aveugle ou presque. Serrés les uns contre les autres, chacun tient sa place jusqu’au passage du contrôleur. Pour affaire, pour la vie, question de cœurs ; pourquoi donc s’en aller ? Contrôle des tickets, il a laissé passer sans rien demander d’autre que son dû, le prix de la traversée. Quelques numéros ont suffi, pour toute identité cette série de chiffres comme autant de qualificatifs: s’est-il seulement arrêté au visage ? On l’a laissé partir, il avait tous ses chiffres, sans doute aussi ses lettres.

Poème en 3 pièces. Janvier 2013Image
Publication Nord’ – Juillet 2013

A l’heure où les théâtres ferment, certains ne peuvent se résoudre à éteindre la lumière. La nuit ne fait alors que commencer. Les noctambules sortent et quittent tout habillé l’horrible uniforme du jour. Ils cherchent à échapper à leur sommeil et à celui des honnêtes gens. Dans les rues, ils s’animent, la foule nocturne de ceux qu’on ignore le jour, si petits, si humains. Comme une revanche, ils prennent la nuit et s’emparent de la ville. La nécessité d’oublier jusqu’au matin prochain le train-train journalier les pousse à se retrouver. Le monde ne se refait pas en une nuit. C’est une fête où l’on rit beaucoup, des autres, pour mieux s’oublier. Ils se reconnaissent ainsi complices anonymes, intimes inconnus qui n’ont rien à partager qu’un peu de présence et leur noms.

Ils s’accoudent au bar et commandent un verre, puis deux et ainsi de suite jusqu’à en perdre la vue. Jusqu’à plus soif, ils se rassasient de la nuit et oublient leur triste négoce. Il en est de toutes sortes, de tous clients, de tous ivrognes. Les uns resteront muets et abattus. Résignés et le regard droit devant eux, ils sont sans illusions quant à leurs vies, ne croient pas plus en la nuit qu’au jour. Ils n’ont que quelques mots pour se resservir et à peine pour se présenter. Les autres gais ou tristes ne peuvent s’empêcher de parler, n’ont plus la force ou la faiblesse de se taire. Et le barman, et les autres buveurs n’ont plus qu’à entendre les échos de cette humanité en délire qui brasse misère et bonheur. Ils n’ont pas d’autres demeures.

Au comptoir, il y a ceux aussi qui ne font que passer prendre un verre et évitent l’écueil. Peu leur importe l’ivresse, ils ne comptent pas en degrés. Un peu de légèreté leur suffit assez pour s’échapper du monde, oublier les images du journal de vingt heures qui a ouvert la soirée. Ils rejoignent des amis, qui eux-mêmes ont des amis ; ils se sentent moins seuls quand ils sont plusieurs à trinquer. Ils parlent de tout, de rien, très fort pour qu’on les entende et parce qu’ils ont peur du lendemain. Dans les fumées de leur cigarettes, ils défont le monde, problèmes et solutions, chacun son point de vue. Ils s’enflamment et se consument comme les mégots qu’ils consomment : le cendrier en est plein. Avec le jour, ils oublieront leurs belles paroles et jusqu’à leur nom et rien n’aura changé. Peut-être se retrouveront-ils dans la rue : se reconnaitront-ils simples visages croisés dans un bar ?

La nuit, peut-être plus discrète que le jour n’a pas la même compagnie. Dans le noir on se retrouve avec soi sans pouvoir l’oublier. Et même si l’on se sent seul et qu’on aimerait crier on trouve toujours une ombre à laquelle s’accouder. Certains se perdent dans la première aventure qu’ils rencontrent, prêts à tout pour ne pas retrouver leur lit seul, quitte à louer les bras dans lesquels ils s’endormiront. Pour un soir ou la vie ils ne font pas la différence tant que le feu ne s’éteint pas et qu’il trouve un peu de chaleur. D’autres acceptent leur propre compagnie, n’en trouvent pas de meilleure. Ils traversent la nuit solitaires et en reviennent comme les chats, meurtris mais fiers, rien ne leur suffit. Quelques-uns enfin croient en l’amour, la majorité fait la part des choses entre la réalité et le rêve.

En même temps que le monde s’enfonce dans la nuit, ils se pressent en boîte où ils s’enferment avec leurs rêves. Ils montent le son à en perdre la tête et ils se déchirent au bruit d’un tremblement de terre. On n’entend rien, on ne s’écoute pas,  quel est son nom à cette fille qui ne danse pas là-bas ? Pas un silence mais un bourdonnement continu dans lequel se perdre. L’illusion d’introduire du rythme dans leur vie, de bouger et de pouvoir faire quelque chose de leur corps et de leur vie. C’est étourdissant, on en perd la tête. Le reste du corps, lui aussi sous la puissance du son, vibre et se libère. Ils se démènent tous, et leur mouvement saccadés ne mènent à rien. Tous prêts à en découdre, en sueur, ils fuient le cauchemar. A chaque mouvement ils agitent leurs membres et les danseurs paraissent se désarticuler. Au bout de la nuit encore debout, ils sont entiers mais brisés ils ne sentent plus leur bras. Dans les lumières artificielles, on recrée les couleurs comme on peut, la nuit derrière l’arc-en-ciel. Tout est fait pour qu’ils oublient le temps et pour que la foule rassemblée sente la communion de ses pas. A la sortie, le soulagement ou presque pour chacun, libéré de la masse c’est un retour à soi-même, entier et grisant.

Enfin il pointe comme un air de jour dans la nuit, la soirée touche à sa fin. Peu à peu, tous les invités sont partis. Si l’on ne s’en est pas encore aperçu, on se rend compte maintenant  qu’il n’y a rien et personne au bout. Il est maintenant l’heure de rentrer, puisqu’il va de toute façon falloir dormir. La route au loin, à l’éclat du soleil, est encore longue jusqu’à chez soi. A la place de la foule des débuts, seuls quelques noctambules occupent la rue. Errant, l’air perdu, le plus souvent solitaire  ils cherchent les traces de leur nuit. Comme des fantômes, pâles et cernés, ils rentrent chez eux, dévisagés par les passants. Les vêtements défaits, robes ou chemises froissées, l’air hagard, ils ont la mine béate de ceux qui ont passé une bonne nuit. Comme un défi au monde leur sourire semble dire mes nuits sont plus belles que vos jours.

A l’arrière de la nuit, il en est quelques-uns qui se font raccompagner en voiture.. Ils laissent la ville dehors et hèlent le premier chauffeur dont ils croisent les phares. Avec un peu de confiance, ils lui donnent une adresse, partout mais ailleurs qu’ici. Le jour viendra trop tôt et ils préfèrent rester dans l’ombre d’une vitre fumée, rejoindre le noir du sommeil au bout de la nuit et de la chambre. Le taxi est maintenant lancé dans la ville, sans direction : rouler dans la nuit. Pour le simple plaisir de se laisser encore conduire et porter par la soirée. Les kilomètres ne comptent plus ; le matin réglera le prix de la course.

Avril 2013

Dans l’œil sur la rue, plus un piéton sur le trottoir. Le judas semblait borgne et la nuit était noire. A voir la lumière de la lucarne, certains ne voulaient pas quitter la soirée.  Il se faisait tôt pourtant et il ne restait plus que quelques heures d’ivresse avant que les invités ne retrouvent le sommeil. La mémoire au lendemain, la plupart ne se souciait plus de l’avenir. Il était peut-être le seul à penser à rentrer alors que la soirée n’était pas finie. Il tombait de sommeil et les ombres sur le mur, les danseurs éméchés l’effrayaient. Ces visages lui étaient familiers, mais leur ronde tribale et sauvage lui était inconnue. Tant qu’il restait debout, il voulait s’éloigner du groupe : tant qu’il lui restait des forces, il voulait rentrer chez lui. Il n’était pas prêt à passer une nuit blanche, le réveil déjà le rattrapait et au comble de la fatigue, il ne songeait qu’à dormir. On le raccompagna dans l’entrée, le laissant retrouver son manteau. On lui tint la porte ouverte avec les derniers « au revoir ». Passé le seuil, on ne parlait plus de lui que dans un rire et on l’oublia.

Il ne discernait pas tout juste retrouvait il les rues et l’angle auquel tourner pour repartir chez lui. La lumière jaune des lampadaires lui rappelait ces films policiers et combien la nuit était propice aux crimes. Il frissonnait en même temps qu’il marchait plus vite. Le bruit de ses propres pas le poursuivait et il se retournait sur son passage. Etait-ce son ombre, il croyait avoir discerné une silhouette à l’angle derrière lui. Saisi par cette vision, la peur le gagnait et il sentit un mouvement de frisson lui parcourir l’échine. Rajustant son manteau, sans ralentir le pas ; fouillant ses poches il trouva son téléphone. Machinalement il composa le numéro familier et le plaqua à l’oreille. Il attendit et chaque tonalité était comme un supplice : quelqu’un était-il de l’autre côté, prêt à lui répondre. Au bout du fil, quelqu’un pourrait-il comprendre et apaiser ses craintes ?

Allo ? Oui quelqu’un l’écoutait. De l’air, il respirait mieux tout à coup. La nuit tous les chats sont gris, au milieu des ombres anonymes quelqu’un l’appelait. Il poursuivait sa route parmi les échos.  L’oreille contre le téléphone prêtant de la voix, il oubliait ses craintes. Dans la nuit, la lueur de son portable l’entourait comme un halo protecteur. Il disait sois-là, pour moi, à mes côté et cette présence de l’autre côté de la communication le raccompagnait. C’était trois fois rien, parlé pour ne rien dire, mais même dans son silence il se rassurait. Sa mère à ses côtés dans le noir, comme elle l’avait toujours fait, le reconduisait jusqu’à son lit. Il était peut-être trop tard pour rêver encore, mais il était épuisé et avait sommeil. Evitant les monstres, et les cauchemars, elle le ramena jusqu’à sa porte. Il se rappelait, retrouvant son lit comme elle le bordait et lui racontait des histoires. Pouvait-il faire un pas sans elle, lui qui avançait seul dans la peur, dans le noir ?

Avril 2013

A verse du printemps 2013

  1. Le Départ
    Pas pressé, on n’est jamais prêt à temps, prêt à partir. L’œil sur l’horloge, pas plus en avance qu’en retard et advienne que pourra. Dernier pas de vie commune, ça résonne étrangement dans la pièce. Le feu s’est éteint et la cheminée reste froide. Brûlé par le bon bout, il n’y a plus de bois. Il faudrait s’en racheter, ce n’était pas prévu un hiver aussi long. Ce n’était plus possible de rester aussi longtemps entre ces quatre murs, comme enfermé dans une boîte. Un peu d’air, ça déménage peu en ce moment. A regarder leurs visages sur les photos, il se sent vieilli. Sur les visages un même air de famille et à peine des sourires dans la pénombre du jour d’hiver. Il ne faut pas s’en faire, puisque tout est réglé. Il a le temps confiant ; ils le suivront là où il va. Il croit encore entendre le bruit du téléphone ou est-ce une porte qui claque ? Enfin puisqu’il le faut, personne ne viendra plus, il est tard. Succession de départ et d’adieux, à aimer on ne compte jamais pourtant se séparer. Il sort les pieds devants, la scène déserte. La lumière des phares, si brusque et la sirène de l’ambulance comme un accident. Il est soudain ailleurs ; à mille lieux dans une petite boîte. L’heure maintenant de comprendre qu’il n’y pas de retour, de remèdes au départ.

Poème en 5 pièces. Janvier 2013
Publication A verse – Printemps 2013

Nos bottes dans les vallons, les flaques où nous imprimons à qui veut les voir les empreintes des fous, des courageux, ou des idiots qui se sont laissés tremper par l’averse. Alors que timidement le gracieux parapluie, au cou de cygne tordu entre mes doigts, chantait ou rendait les armes, que les vestes se libéraient des corps qu’elles enchaînaient, le rideau d’eau commence  à s’abattre de nouveau. Prompt à la fuite, la pluie sur mes talons, nous marchons à reculons de  l’autre côté des nuages à l’intérieur où ne nous touche que la chaleur de l’âtre.

Juin 2009